Accessibilité en manif: ne nous trompons pas d’ennemi

Nous avons ressenti le besoin d’écrire ce texte après la manif féministe du 7 mars à Paris, mais il tente plus largement de constituer une réflexion à partir de nos expériences ces dernières années, concrètement depuis que l’accessibilité en manif est devenue un sujet. Il a été nourri par d’autres observations faites depuis le 7 mars, sur d’autres manifs, en tant que militant•es présent•es mais aussi parfois en ayant pris part aux organisations, et en lisant / écoutant les paroles autour de cette question qui émergent après chaque manif. Comme répété à plusieurs reprises dans le texte, les militant•es handicapé•es sont aussi divers politiquement que les militant•es valides, ce texte n’a aucune prétention à donner des directions ou des leçons à qui que ce soit: cette vision est la notre, elle doit être entendue, mais elle ne doit pas être considérée comme le plaidoyer de tout handicapé•e qui manifeste.

À chaque fois, que ce soit à Paris ou ailleurs, les retours des camarades handicapé•es et fols qui participent à l’organisation de manifs ou d’autres évènements militants est plus ou moins le même: c’est à elleux que revient de porter la charge, souvent seul•es, de l’accessibilité. Au mieux, les camarades valides attendent un cahier des charges à exécuter, sans participer aux prises de décisions, alors que loin d’être évidentes celles-ci impliquent des choix politique. Au pire, l’accessibilité n’est même pas un sujet.

Sauf que l’accessibilité, que ce soit en manif ou dans n’importe quel espace et évènement militant, ce n’est pas comme l’accessibilité d’un logement ou d’un évènement corpo, on ne peut pas fournir un cahier des charges normé, qui ne serait jamais respecté d’ailleurs. Ou plutôt si, on pourrait le faire, mais on ne le veut pas.

D’abord, parce qu’on n’est pas toustes d’accord, qu’il n’y a pas qu’une seule et unique manière de prendre en compte les camarades handicapé•es et fols dans les manifs, il y en a plein et elles sont toujours politiques. Chaque choix qui est nécessairement  fait dans l’orga d’un événement militant quel qu’il soit est politique, pourquoi les décisions concernant l’accessibilité ne le seraient-elles pas? Militant•es antivalidisme et antipsychiatrie, la façon dont on envisage l’accessibilité dépend de nos sensibilités politiques propres et de nos différentes expériences militantes. L’antivalidisme et l’antipsychiatrie ne représentent qu’une part de notre militantisme, indissociable de nos identités politiques, de nos autres luttes et pratiques.

Ensuite, parce que les militant•es handicapé•es et fols n’ont pas attendu l’approbation des valides pour manifester. Ce n’est pas parce que l’accessibilité est récemment devenu un sujet pris en considération que les handicapé•es étaient forcément absent•es des luttes avant.Certes, il y a des obstacles qui rendent notre présence difficile voire totalement impossible. Mais des solutions assez simples peuvent être mises en place, comme choisir un parcours réalisable en fauteuil roulant, ce qui change tout. Il y a beaucoup de camarades pour qui aller aujourd’hui en manif n’est pas possible, que ce soit pour des problématiques liées au traumatisme, à la folie, au handicap, et nous devons trouver des solutions. Mais l’infantilisation à laquelle les manifestant•es handicapé•es restent confronté•es, fait réaliser que les militant•es handicapé•es sont souvent considéré•es comme étant des néo-militant•es, et nécessairement vu•es, et identifié•es comme handicapé•es en manif. Sauf que les militant•es handicapé•es et fols sont depuis longtemps de toutes les mobilisations, de tous les types de cortège, de toutes les mouvances politiques. Oui, il y a des handicapé•es qui visent des banques, comme il y en a dans les cortèges syndicaux, dans les pride, dans les piquets de grève, dans les blocages, etc.

Enfin, parce que nous voulons imposer nos luttes antivalidistes et antipsy, parce que nous voulons mettre un terme à l’entre-soi valide et ne pas nous satisfaire d’une « inclusion » stéréotypée qui aurait été consentie comme une faveur. 

L’émergence de la question de l’accessibilité des manifs ces dernières années, a permis à une diversité de personnes de plus en plus grande de participer et de permettre à celleux qui participaient déjà de pouvoir le faire dans de meilleures conditions. Mais nos revendications ne s’arrêtent pas là.Comme répété au-dessus, nous sommes  de toutes les luttes, depuis longtemps. Ce que nous voulons maintenant, c’est que la lutte antivalidiste, antisaniste et antipsychiatrie soit elle aussi partout. Nous n’avons pas l’intention de nous contenter de manifs dans lesquelles notre présence serait réduite au choix d’un parcours, à l’intervention d’interprètes, ou à une ligne dans une prise de parole. Nous voulons des manifs qui portent nos luttes contre la psychiatrie, l’enfermement et la dépendance organisée des handicapé•es et des fols. 
En pride, l’une des principale revendication est la « dépsychiatrisation des identités queers » mais il n’est jamais question de l’abolition de la psychiatrie, ce qui revient à valider la légitimité des violences psychiatriques et du controle social des fols, pour conserver l’illusion d’une libération de quelques privilégié•es qui passent dans une société un peu moins cis, un peu moins het, mais toujours aussi normative. Nous voulons que nos luttes existent dans les revendications, plus qu’à travers une simple « prise en compte à minima des personnes handicapées », pour laquelle il nous faut toujours nous battre d’ailleurs : quand on parle des violences conjugales, on rajoute rapidement que c’est pire pour les personnes handicapées. Quand on parle du COVID, on rajoute la non prise en compte des « plus fragiles » sans se référer aux (nombreuses) revendications qui ont émergé depuis. C’est tout juste un minimum, mais pour nous tout ceci se limite à de « l’inclusion » à la faveur du groupe dominant qui plus est : ce n’est pas de l’antivalidisme, encore moins de l’antipsychiatrie.

L’antivalidisme n’est pas une caution sécuritaire: n’oublions pas qu’en manif, nos ennemis, ce sont les flics, pas les camarades.

Ces dernières années, des orgas et des SO ont assumé de contrôler les cortèges: fliquer le port du masque, fliquer tout écart de la zone autorisée par la prefecture, empêcher les manifs sauvages, flirter avec la police, sous prétexte de « protéger les handicapé•es et les sans-papiers ». Ce discours, que nous entendons à longueur de manif comme une évidence, n’hésitant pas à désigner toute personne qui s’y opposerait comme validiste ou raciste, nous le trouvons paternaliste et infantilisant.
Nous pensons aux militant•es handicapé•es empêché•es de sortir des cortèges et d’écrire leur antivalidisme sur les murs, empêché•es de s’approprier un espace duquel nous sommes toujours exclu•es, de faire que la rue soit vraiment à nous et que ce ne soit pas qu’un slogan, au nom d’une logique déjà bien intégrée dans les cortèges :  « ah oui, c’est parce qu’il y a des handicapé•es ». Nous refusons que notre présence soit instrumentalisée à de telles fins, d’autant plus qu’agir ainsi s’appuie sur les préjugés validistes contre lesquels nous nous battons.
Quand, de surcroit, les manifs ne sont pas particulièrement plus accessibles, nous refusons d’être utilisé comme cautions pour contrôler les militant•es. 

Il n’y a pas à associer accessibilité et contrôle sécuritaire. Des solutions permettant notre présence qui n’impliquent pas du contrôle, il y en a: distribuer les prises de parole en nombre suffisant et dans l’ordre, faire en sorte qu’elles ne durent pas des heures, gérer la visibilité de l’éventuel•le interprète LSF, proposer des masques et communiquer sur la réduction des risques et de santé communautaire plutôt que de contrôler le port du masque, proposer des bouchons d’oreille, de l’eau etc, réfléchir à la pertinence d’un cortège calme et essayer de trouver des solutions pour que celui-ci ne soit ni relégué en fin de marche ni en première ligne face aux flics, proposer des solutions de solidarité, port ou non des papiers d’identité, départs groupés, pour éviter les contrôles.

Au delà du fait que pour nous ce n’est pas souhaitable, contrôler tout mouvement dans tout un cortège est impossible. Il y a 1000 manières de faire une même manif, les militant•es handicapé•es et fols composent et ont toujours composé leurs manifs, varié leur pratique, fait marcher la solidarité entre elleux, choisi où se placer dans les cortèges, etc. Ce n’est pas pour nous retrouver assigner à un cortège calme ou nous voir interdir la tête de manif aujourd’hui. Nous nous retrouvons de plus en plus souvent face à des situations absurdes, où l’on cherche à désigner des coupables entre nous, et nous oublions l’essentiel:Les coupables, ce sont les flics. Si les militant•es sans papiers et handicapée•s, au nom desquels•les on peut parfois observer une sympathisation avec les flics qui seraient là pour « sécuriser » les manifs, ne peuvent pas venir, ce n’est pas à cause des camarades, ce n’est pas à cause des valides, c’est à cause de la répression. Et ça nous concerne toustes.

Tant qu’il y aura des contrôles d’identité, des interpellations, des charges, des gaz, des LBD etc, les manifs ne seront pas « safe ». Il est possible de faire au mieux, réfléchir à des solutions, être inventifves et solidaires, s’organiser entre nous, mais les assignations, les injonctions, les interdictions et le contrôle, tout cela ne fonctionne pas, et ne nous convient pas.
Si des orgas souhaitent assumer des positions de manifs avec interdiction de départ en sauvage, interdiction de sortir de la voie de bus, interdiction de péter des vitrines, de faire des tags, etc. qu’elles assument de le faire sans prétexter que ce serait pour protéger les sans papiers et les handicapé•es. Qui seraient, d’après cette rhétorique, universellement opposé•es aux manifs sauvages.

L’accessibilité n’est pas un cahier des charges.


Quelques pistes ont été partagées au-dessus, mais nous souhaitons surtout ne pas tomber dans des habitudes et des facilités, qui ne fonctionnent pas, alors qu’il nous reste tant à expérimenter. C’est très loin d’être exhaustif, et surtout ce n’est pas un cahier des charges.On pourra parler d’antivalidisme, d’antipsychiatrie et d’une réelle prise en compte de nos luttes et de notre militantisme, quand, lors des organisations d’événements militants, l’accessibilité ne sera plus conçue comme une liste à établir et à cocher. Face à l’absurdité, nous avons parfois l’impression que l’accessibilité n’est abordée que dans la perspective d’une validation morale, sans en comprendre les enjeux politiques et ses implications antivalidistes. Comme toutes les décisions à prendre qui entourent  un événement militant, l’accessibilité oblige à prendre en compte des facteurs souvent contradictoires  qui doivent faire l’objet de débat autrement que dans l’entre-soi handicapé, où cette question est renvoyée en réponse à l’entre-soi valide. 

L’accessibilité, c’est lutter ensemble

En parlant d’entre-soi handicapé, l’agacement qui nous a poussé•es à faire ce texte vient aussi du fait que nous assistons pendant et à la fin de chaque manif à des échanges parlant de validisme, de psychophobie, où sont associés « safe spaces » et accessibilité sans aucune distinction alors qu’il ne s’agit en rien des mêmes enjeux. À la fin de chaque manif, que nous voyons tout le monde en débattre, instrumentaliser la présence de militant•es handicapé•es, ou l’accuser alors que nos luttes antivalidisme et antipsychiatrie, nos rassemblements, ne rassemblent jamais que nous.
Nous avons toustes des camarades qui ne peuvent pas venir, qui ne pourraient venir dans aucune circonstance car iels sont sous le contrôle de la psychiatrie, enfermé•es dans des structures ségréguées, qu’iels ne sont plus libres de leurs décisions, autant de situations contre lesquelles nous luttons, ou tout simplement, qu’iels ne peuvent pas prendre les transports en commun.

Lisez nous, parlez nous, venez dans nos luttes!

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